Après en avoir fait la demande formelle à l’Agence spatiale canadienne, j’ai obtenu une entrevue avec l’astronaute David Saint-Jacques, qui a été sélectionné pour une mission de six mois à bord de la Station spatiale internationale. L'entretien était décontracté et il a généreusement répondu à mes questions. Au fils de la conversation, ce fut agréable de constater que je ne suis pas le seul communicateur compulsif sur la planète. Comme c’est souvent le cas avec les gens qui sont passionnés, M. Saint-Jacques partage et communique avec un enthousiasme contagieux. Cela veut dire que l’entrevue m’a mis de bonne humeur.
J’ai commencé par demander à M. Saint-Jacques si toutes les sciences l’intéressaient ou s’il y en avait qui n’avait aucun attrait pour lui. Il m’a expliqué que jeune, ce sont les sciences humaines qui l’ont d’abord attiré. La langue, la culture, la philosophie font partie des choses qui l’intéressent. Mais au-delà de l’attrait d’une science ou d’une autre, il dit vouloir tout comprendre. Pour lui, ne pas savoir comment une chose fonctionne n’est pas une option et il doit trouver la réponse. Il est probablement le genre de personne qui a toujours des questions à poser aux gens qu’il rencontre, qu’il s’agisse d’un psychiatre, dentiste, menuisier, chauffeur de camion, agriculteur, philosophe, linguiste, etc. Prenez le dictionnaire des professions au complet et vous aurez une bonne idée de ce qui pourrait l’intéresser. Je n’ai cependant pas pensé lui demander s’il prenait le temps de répondre à toutes les questions que lui posent ses enfants, mais on peut facilement imaginer qu’un homme que l’absence de réponse dérange ne laisserait pas ses enfants dans l’inconnu.
Quand j’ai demandé à M. Saint-Jacques depuis quand il voulait devenir astronaute, il m’a premièrement répondu que cela était venu très tard. Par contre, au fil de la conversation, j’ai obtenu une réponse plus nuancée. En fait, au début de l’adolescence, il a été littéralement séduit par tout ce qui touche l’espace et l’astrophysique. Même s’il rêvait de devenir astronaute, il a rapidement compris que la probabilité que son rêve se réalise était très faible, comme quoi le désir d’aller sur la Lune ne l’empêchait pas de garder les deux pieds sur terre. C’est donc en sachant qu’il devait choisir une autre profession qu’il aimerait qu’il a décidé de se comporter comme un astronaute. La première étape lui a sans doute été très facile, puisqu’il a dû s’intéresser aux sciences, puis il a beaucoup voyagé, obtenu plusieurs diplômes, a appris plusieurs langues et, surtout, il s’est comporté en adulte responsable. Par adulte responsable, M. Saint-Jacques fait référence au fait que lors d’une mission spatiale, les astronautes se font confier une multitude de tâches qu’ils doivent mener à bien. En plus de cela, l’espace est un environnement extrêmement hostile où la moindre erreur peut avoir des conséquences catastrophiques. C’est pour cette raison que les astronautes doivent s’entraîner avec autant de rigueur, car la plupart des gestes qu’ils posent dans l’espace ont été d’abord pratiqués sur terre afin de ne rien laisser au hasard.
C’est pour ces raisons qu’il a entrepris des études en génie, qui lui ont rapidement permis de gagner sa vie, puis avec l’obtention de bourses d’études, il est allé étudier en Europe. Après avoir décroché un doctorat en astrophysique à Cambridge en 1998, il est revenu au Québec pour faire sa médecine. Après sa résidence à l’Université Mc Gill, il est allé pratiquer à Puvirnituq, un petit village donnant sur la Baie-d’Hudson. Puis quand il a lu l’appel de candidatures de l’Agence spatiale canadienne, le petit garçon qui caressait le rêve fou de devenir astronaute a refait surface. Il n’avait pas le choix, il se devait de le faire, car ne pas essayer, ne pas avoir la réponse, aurait laissé un grand vide dans sa vie. Il devait absolument savoir. « C’est tout de même ironique de constater qu’un astronaute craint autant le vide. »
Il a posé sa candidature, sachant pertinemment qu’il n’était qu’un parmi des milliers de personnes à le faire et que rien ne lui garantissait sa place. Le processus de sélection est long et rigoureux. Presque un an après avoir postulé et après plusieurs examens de sélection avec des centaines d’autres candidats, David Saint-Jacques a reçu un courriel de l’Agence spatiale dans lequel il a remarqué qu’il n’y avait plus qu’une quarantaine de personnes sur la liste d’envoi. C’est à partir de ce moment qu’il a vraiment commencé à y croire. C’est en mai 2009 qu’il a finalement été sélectionné comme astronaute, mais le processus de sélection n’est qu’une brève étape dans le long cheminement vers l’espace. La formation d’un astronaute commence par les études et l’entraînement nécessaires à l’obtention de la licence d’astronaute. Cela dure un peu plus de deux ans. Durant cette formation, ils doivent apprendre à piloter un avion, une version d’entraînement d’un ancien chasseur, car cela aide grandement à développer le processus de prise de décision rapide dans des situations difficiles ou encore inconnues. Une des formations qui demande beaucoup selon M. Saint-Jacques, c’est l’apprentissage du scaphandre spatial. À la NASA, quand les astronautes vont à la piscine, ils ne se contentent pas de revêtir un simple maillot de bain. La piscine sert à simuler les conditions d’apesanteur et s’avère très utile pour pratiquer les sorties dans l’espace. Le scaphandre est comme un petit vaisseau spatial. Il comporte les systèmes suivants : oxygène, traitement des CO2, ventilation, chauffage et climatisation, éclairage, propulsion, communication radio et électrique. Ce n’est définitivement pas un vêtement standard et il demande beaucoup d’adaptation.
Entre le moment où il a été retenu comme astronaute et l’annonce de sa sélection pour une mission dans l’espace, il se sera écoulé sept ans. La question que je lui ai posée est : "Est-ce qu’il y a eu des moments de découragement où vous vous êtes dit que vous n’iriez jamais dans l’espace?" David Saint-Jacques m’a rappelé que ce ne sont pas tous les astronautes qui vont dans l’espace et que dès le début de son entraînement, c’était une éventualité à laquelle il s’était préparé. Par contre, l'obtention de la licence d’astronaute ne signifie pas la fin de la formation afin de parfaire leur apprentissage les astronautes doivent effectuer sur terre des missions de recherche scientifique. Le Québécois a entre autres participé à plusieurs missions, dont une sur la glaciologie antarctique, d’autres en géologie, spéléologie et même sous la mer. Pour quelqu’un qui s’intéresse à tout, c’est un menu des plus motivant. Les missions ont pour but de développer l’esprit de recherche en équipe des astronautes. Cela les prépare à leur long séjour dans l’espace avec une équipe multidisciplinaire. Ce n’est pas tout ce que l’homme a fait. Il a aussi servi de Cap Com lors de certaines missions dans l’espace et il collabore aux recherches en robotique de l’espace. D’ailleurs, tous les astronautes de la NASA font un séjour à l’Agence spatiale canadienne située à Saint-Hubert afin d’y apprendre la robotique, car c’est la spécialité du Canada.
Après cette entrevue, je n’ai aucune difficulté à croire qu’il est le genre de personne qui ne cesse jamais d’apprendre et qui en veut toujours plus. Dire qu’il est à sa place comme astronaute est d’une telle évidence.
C’est à l’automne de 2016 que la formation spécifique à la mission spatiale de M. Saint-Jacques débutera en Russie, puisqu’il sera le copilote du vaisseau Soyouz à bord duquel il prendra place. Oui, oui, il a de bonnes connaissances de la langue russe. Le reste de sa mission n’est pas encore clairement défini, mais un autre mandat important de l’Agence spatiale canadienne est la science médicale. On peut parier qu’il aura l’occasion de mettre en pratique ses connaissances en médecine lors de son séjour dans l’espace. Il espère entre autres pouvoir mener des recherches en télémédecine, car il a eu recours à cette technique alors qu’il pratiquait en région éloignée et aimerait bien pouvoir y apporter quelques améliorations. Il m’a aussi fait remarquer que le séjour dans l’espace est très nocif pour le corps humain et que c’est un endroit idéal pour étudier certaines maladies. Car on y envoie des gens en très bonne santé qui, en quelques mois, vont développer des problèmes d’équilibre, voir leur système immunitaire faiblir, perdre de la masse osseuse et avoir des problèmes cardiaques à leur retour. Par exemple, trouver une méthode pour combattre la décalcification des os des astronautes pourrait être très utile pour lutter contre l’ostéoporose.
Ma dernière question était : "Quel conseil donneriez-vous aux jeunes qui songent à devenir astronaute?" M. Saint-Jacques leur rappelle que s’il est important, voire essentiel, d’avoir des rêves, il faut cependant savoir rester dans le réel et le concret, car c’est sans aucun doute le métier le plus difficile d’accès. Commencez par écouter votre cœur et choisissez d’abord un métier qui vous rendra heureux, car si la carrière d’astronaute ne débouche pas, vous ne serez pas malheureux. Ensuite, profitez de votre jeunesse pour apprendre le maximum de choses, car c’est à cette période que l’on a le plus de temps et que c’est le plus facile d’apprendre. Ensuite, prenez grand soin de votre corps, car les astronautes ont absolument besoin qu’il soit en santé avant de partir vers l’espace. Finalement, agissez toujours en personne responsable à qui l’on pourrait confier n’importe quelle tâche.
En fait, la seule chose qui pourrait ennuyer David Saint-Jacques, c’est le néant, le vide total, mais là encore, il veut comprendre le vide et va aller y séjourner pour mieux le cerner. Pour ma part, je dirai que cette entrevue a grandement ravivé mon intérêt pour le programme spatial, que je vais suivre de plus près qu’avant. Surtout, bonne chance, M. Saint-Jacques!
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